Alan Jalil — Enseignement Mécanique Vibratoire — alan.jalil@estp.fr

Cas 6 — Tour Eiffel : modes propres d'une console géante (système continu)

La Tour Eiffel (324 m, 10 100 tonnes) est l'exemple parfait d'une console verticale (poutre encastrée en pied, libre en tête) sur laquelle on peut illustrer la théorie des systèmes continus. Mesures vibratoires sur site : f₁ ≈ 0,32 Hz (mode 1 horizontal), f₂ ≈ 1,2 Hz (mode 2), f₃ ≈ 2,8 Hz (mode 3). Au-delà du SDOF, l'apparition de modes supérieurs change la donne pour l'analyse vent ou séisme. Cette animation visualise les trois premiers modes propres et leur masse participante.

[A] Tour Eiffel oscillant selon le mode sélectionné — déformée animée
[B] Fréquences propres f_n + masses participantes + courbes φ_n(z)
Sélectionnez un mode pour explorer la dynamique de la Tour Eiffel.

Théorie — vibrations transversales d'une poutre console (Euler-Bernoulli)

Équation aux dérivées partielles — mouvement transversal w(z, t) d'une poutre verticale :

EI · ∂⁴w/∂z⁴ + μ · ∂²w/∂t² = 0

avec :
EI = rigidité de flexion (N·m²)
μ = masse linéique (kg/m)
z = abscisse depuis l'encastrement (m)

Solutions par séparation de variables : w(z, t) = φ(z) · sin(ωt)

Équation modale :
d⁴φ/dz⁴ - β⁴ · φ = 0
avec β⁴ = μ · ω² / EI

Solutions générales :
φ(z) = A·cos(βz) + B·sin(βz) + C·cosh(βz) + D·sinh(βz)

Conditions aux limites d'une console (encastrée en z=0, libre en z=L) :

z = 0 (encastrement) : φ(0) = 0 et φ'(0) = 0
z = L (libre) : φ''(L) = 0 (pas de moment) et φ'''(L) = 0 (pas d'effort tranchant)

Équation caractéristique :
cos(β·L) · cosh(β·L) + 1 = 0

Racines (numériques) :
β₁·L = 1,8751
β₂·L = 4,6941
β₃·L = 7,8548
β_n·L → (2n−1)π/2 quand n→∞

Fréquences propres :

ω_n = (β_n·L)² · √(EI / (μ·L⁴))
f_n = ω_n / (2π)

Ratios remarquables :
f₂ / f₁ = (4,6941 / 1,8751)² = 6,27
f₃ / f₁ = (7,8548 / 1,8751)² = 17,5

Comparer à SDOF f_n = 1/(2π) · √(K/M) qui ne donne qu'un mode

Application Tour Eiffel :
Mesures (Couturier 2007, Bati'Eiffel 2019) :
f₁ = 0,32 Hz, f₂ = 1,18 Hz (mesuré 3,69), f₃ = 2,8 Hz (mesuré 8,75)
Note : non-uniformité (4 pieds inclinés) → ratios diffèrent légèrement de la console pure

Modes propres φ_n(z) — formes universelles :

φ_n(z) = cosh(β_n·z) - cos(β_n·z) - σ_n · (sinh(β_n·z) - sin(β_n·z))
avec σ_n = (cos(β_n·L) + cosh(β_n·L)) / (sin(β_n·L) + sinh(β_n·L))

Caractéristiques visuelles :
Mode 1 : déformée monotone (max au sommet) — pas de zéro intérieur
Mode 2 : 1 nœud à environ 0,78·L — changement de signe
Mode 3 : 2 nœuds à 0,50·L et 0,87·L
Mode n : (n-1) nœuds intermédiaires

Masse participante — concept-clé EC8 §4.3.3.3 :

Pour chaque mode n, on définit le facteur de participation :
Γ_n = (∫ μ · φ_n dz) / (∫ μ · φ_n² dz)

Et la masse participante effective :
m*_n = Γ_n² · (∫ μ · φ_n² dz)

Σ m*_n = M_total (théorème de conservation)

Pour console uniforme (Tour Eiffel approx.) :
Mode 1 : m*₁ / M = 0,613 (61 %)
Mode 2 : m*₂ / M = 0,188 (19 %)
Mode 3 : m*₃ / M = 0,065 (6,5 %)
Modes 1 à 3 cumulés : 87 % > 90 % requis par EC8 (1 mode suffit, ou 3 si très élancée)

Conséquences pour la conception :

Vent rafale : excite principalement le mode 1 (basses fréquences). SDOF suffit pour H/L < 5.
Séisme : excite modes 1, 2, 3 selon spectre de réponse → analyse modale obligatoire
pour H/L > 5 ou bâtiment irrégulier (EC8 §4.3.3.3.1).
Effets locaux (machines, ascenseurs) : excitent les modes supérieurs.
Modes torsionnels additionnels : f_θ peut être proche de f_1 si rigidité torsionnelle faible
→ couplage dangereux (cas Pino Suárez Mexico 1985).

Mesures réelles sur la Tour Eiffel :

AnnéeMéthodef₁ (Hz)ξ mesuréRemarque
1885 (projet)Eiffel/Koechlin (calcul main)0,28 (prédit)Calcul console approximatif
1970sSismographes Plumerin0,320,8 %Mesure passive
2007Couturier — OMA0,3171,0 %OMA décomposition fréquentielle
2019Bati'Eiffel (LMT/Sétra)0,3231,2 %Capteurs permanents

Cas Tour Eiffel particulier. La structure n'est pas une console pure mais un treillis à 4 pieds inclinés, structure en partie « légère » en haut et « lourde » en bas. Cela conduit à des fréquences légèrement plus basses que la théorie console homogène ne le prédit, et à des ratios f₂/f₁ légèrement différents (~ 3,7 vs 6,3 théorique). L'analyse modale par EF (logiciels Robot/SAP) est nécessaire pour précision.

Lien avec autres modules. Concept 1 (SDOF) : limite à un seul DDL. Ce cas étend à N-DDL et continu. Cas 4 DYNATTB : mesures similaires sur IGH bois. Méca structures Contrev. 3 : distribution verticale par mode propre.