Alan Jalil — Spécialiste Structures — alan.jalil@estp.fr

Module 8 — Interface surélévation/existant : transferts d'effort + détails constructifs

L'interface entre le bâti existant et la surélévation est la zone critique de la conception structurelle. Toutes les charges verticales (G + Q) et horizontales (vent, séisme) de la surélévation doivent y transiter vers les éléments porteurs existants. Trois enjeux majeurs : (1) compatibilité des matériaux (béton existant + bois CLT, ou béton + acier...) ; (2) répartition des charges (transfer slab, méga-poutres, dalles BA continues) ; (3) liaisons mécaniques (scellements chimiques, soudures, recouvrements d'armatures). Cette page anime les 4 typologies d'interface couramment utilisées et leurs critères de dimensionnement.

[A] Détail interface — élévation + cheminement des charges + dispositions
[B] Comparaison des 4 typologies d'interface (avantages, coûts, applicabilité)
Modifiez les paramètres pour explorer les typologies d'interface.

Théorie — quatre typologies d'interface surélévation/existant

① Dalle BA de transfert (« transfer slab »)

Principe : couler une dalle BA d'épaisseur importante (25-50 cm) en interface entre l'existant et la surélévation. Cette dalle répartit les charges de la surélévation sur l'ensemble des appuis existants, indépendamment de la trame architecturale supérieure.

Avantages :
Trame libérée en surélévation (peut différer de l'existant)
Effet diaphragme rigide assuré (voir Plancher 3)
③ Compatible avec tous matériaux de surélévation
④ Coffrage perdu sur existant (cas dalle pleine BA)

Inconvénients :
① Poids propre élevé (15-25 kN/m²) qui pénalise les fondations
② Long séchage avant chargement (28 j minimum)
③ Coût matière + main-d\'œuvre (200-350 €/m²)

Calcul :
Vérification flexion : M_Rd ≥ M_Ed = q · L² / 8 (par bande)
Vérification poinçonnement EC2 §6.4 (autour des appuis)
Chaînages périphériques EC8 §5.10 (75 kN/m mini)

② Poutre de transfert (méga-poutre acier ou BA)

Principe : réseau de poutres acier (IPE 600 à HEM 1000) ou BA précontraint pour franchir les zones où la surélévation ne s\'aligne pas sur les appuis existants. La poutre porte sur 2 appuis existants espacés et reprend les charges entre deux.

Avantages :
① Permet de franchir de grandes portées (jusqu\'à 15-20 m sans appui intermédiaire)
② Trame totalement libre en surélévation
③ Mise en œuvre par préfabrication possible

Inconvénients :
① Hauteur structurelle importante (40-80 cm) → réduit hauteur libre
② Concentration des charges sur 2 appuis (à vérifier en local)
③ Coût élevé (acier ~ 4 000 €/t pour méga-poutres)

Cas typique : surélévation R+2 sur parking RDC où les poteaux RDC ne sont pas alignés avec l'usage logement au-dessus.
Exemple : Citicorp Center New York (1977, William LeMessurier) — méga-portique + outriggers.

③ Appuis directs sur poteaux/voiles existants

Principe : la trame de la surélévation coïncide exactement avec celle de l'existant. Chaque poteau ou voile de la surélévation s\'appuie directement sur son homologue inférieur, avec un dispositif d\'encastrement / scellement.

Avantages :
Continuité structurelle idéale (transmission directe sans flexion intermédiaire)
② Coût minimal (pas de poutre ou dalle de transfert)
③ Rapidité de mise en œuvre

Inconvénients :
① Trame surélévation = trame existant (contrainte architecturale forte)
② Vérification charge poteau existant capitale (Module 5)
③ Liaison à soigner (scellement chimique, plat acier, recouvrement armatures...)

Détails de liaison :
— Surélévation acier sur BA existant : platine boulonnée + scellement Hilti HIT-Z
— Surélévation CLT sur BA : équerres acier inox vissées dans CLT + scellement BA
— Surélévation BA sur BA : recouvrement armatures (60·Ø_max) + connecteurs
— Surélévation BA sur acier : plaque d\'appui + tirants dans le profil acier

④ Réseau secondaire (chevêtres + petite portée)

Principe : insérer un réseau de chevêtres acier ou bois entre les solives de la surélévation et les murs/poteaux porteurs. Distribue les charges sur des appuis intermédiaires créés à l\'aide de fers d\'attente.

Avantages :
① Solution intermédiaire entre poutre de transfert et dalle BA
② Adapté pour petites portées (2-5 m)
③ Pas de hauteur perdue (chevêtres dans l\'épaisseur du plancher surélévation)
④ Démontable / réversible

Inconvénients :
① Limité aux faibles décalages d\'axe (< 1-2 m)
② Concentration de charges aux points d\'attache
③ Nécessite une étude détaillée chaque chevêtre

Cas typique : surélévation bois CLT légère sur immeuble haussmannien, où les murs porteurs sont irréguliers.

Critères de choix d'interface :

CritèreDalle BA transfertPoutre transferAppuis directsRéseau secondaire
Décalage axes maxillimité10-15 m0 m (rigide)1-2 m
Effet diaphragmeExcellentMoyenFaibleFaible
Poids surcharge fondation+15-25 kN/m²+5-10 kN/m²0+5-10 kN/m²
Coût indicatif (€/m²)200-350150-30050-100100-180
Délai chantier4-8 sem.2-3 sem.1 sem.2-3 sem.
Compatibilité IGHExcellenteBonneLimite à 3-5 étagesLimite

⑤ Détails constructifs — jonctions critiques

Pour surélévation CLT sur BA existant :
① Décaissement BA superficiel pour mise à niveau (5-10 mm)
Lisse basse en bois traité classe 3 ou 4
Tirants verticaux Φ 12-20 mm scellés au BA (Hilti HIT-Z)
Équerres acier entre lisse et panneaux CLT verticaux
⑤ Étanchéité bitume + film de désolidarisation acoustique

Pour surélévation acier sur BA :
Plaques d\'appui acier S275 boulonnées par tiges Φ 16-24 mm
② Scellement chimique à haute performance (HIT-HY 200)
③ Cordon mortier sans retrait sous plaque (cf. EN 1992-1-1)
④ Calcul EC2 §6.7 (zones d\'appui localisé)

Pour surélévation BA sur BA (cas le plus courant) :
Recouvrement armatures 60·Ø (Φ 16 → 96 cm, Φ 25 → 150 cm)
② Reprise de bétonnage rugueuse (méthode hydro-démolition)
Connecteurs Hilti HCC ou similaires pour effort de cisaillement
④ Coffrage perdu acier ou prédalle BA collaborante

⑥ Compatibilité thermique et durabilité

Surélévation matériau différent → coefficients de dilatation thermique différents :
β_BA = 10·10⁻⁶ /°C
β_acier = 12·10⁻⁶ /°C
β_bois (parallèle) = 5·10⁻⁶ /°C
β_bois (perpendiculaire) = 30·10⁻⁶ /°C (!)

Sur Δ_T = 50 °C et 30 m bâti, contraintes thermiques :
BA-acier : ΔL = 6 mm — généralement OK
BA-bois : ΔL = 7-37 mm selon direction — nécessite joint glissant

Solutions :
Joints de dilatation à l\'interface (5-15 mm)
Connecteurs cisaillement avec mou réglable (acier inox boulons + trous oblongs)
Membrane de désolidarisation (EPDM, néoprène)
④ Isolation thermique pour réduire ΔT

Lien avec d'autres modules. Module 1 (Analyse modale) intègre la rigidité de l\'interface dans le modèle. Module 5 (Poteaux existants) traite des points d\'appui. Plancher 3 (Diaphragme) pour l\'effet diaphragme à l\'interface.