Alan Jalil — Enseignement — alan.jalil@estp.fr

Module 3 — RAG, DEF et gel-dégel — trois pathologies du béton « non armé »

Au-delà du retrait (Module 1) et de la corrosion (Module 2), le béton est attaqué par trois pathologies internes spécifiques à sa nature chimique : (1) la RAG (Réaction Alcali-Granulat), où des granulats siliceux réactifs gonflent au contact des alcalins du ciment ; (2) la DEF (formation différée d'ettringite), qui apparaît après plusieurs années dans les bétons chauffés au jeune âge ; (3) le gel-dégel, qui détruit la peau du béton par cycles de cristallisation/dilatation de l'eau interstitielle. Ces trois pathologies sont indépendantes des armatures et progressent dans le matériau lui-même. Elles signent leurs dégradations par des fissurations caractéristiques que tout ingénieur structure doit savoir reconnaître au premier coup d'œil.

« Three pathologies, three signature crack patterns. RAG produces map-cracking (faïence) on exposed surfaces. DEF creates parallel longitudinal cracks because the swelling is restrained by the rebars. Freeze-thaw causes surface scaling. Show a photo to a trained structural engineer: in 5 seconds, he names the pathology. » — F. Toutlemonde & B. Pera (IFSTTAR / Cerema), Pathologies du béton (2018).
[A] Élément béton — fissurations caractéristiques selon la pathologie active
[B] Cinétique d'expansion ε(t) sur 60 ans — trois pathologies comparées
Sélectionnez une pathologie et observez sa signature visuelle.

Théorie — Trois mécanismes distincts

① RAG (Réaction Alcali-Granulat). Mécanisme découvert par Stanton (1940, Californie).

SiO₂ amorphe (granulats réactifs) + 2 NaOH + Ca(OH)₂ → Na₂CaSiO₄·H₂O (gel expansif)
→ Expansion volumique 0,1 à 0,5 % sur 5-30 ans

Trois conditions nécessaires et suffisantes pour que la RAG démarre :

① Granulats réactifs (silex, calcaires siliceux, quartzites altérées) — essai NF P18-454
Alcalins en quantité suffisante (Na₂O équivalent > 3,5 kg/m³)
Humidité permanente (HR > 80 % en interne, structure non protégée)

Signature visuelle : faïençage en réseau (« map cracking »), fissures de 0,1 à 2 mm dans toutes les directions, avec exsudations gélatineuses sur surface mouillée. Plus visible en zone non armée (massifs barrages, voiles non contreventés, surfaces de quai). Cas réels en France : barrage de Chambon (Isère), pont d'Auzances, certains ponts d'autoroute A7. Réfection lourde requise — pas de réparation efficace, on retarde la progression par imperméabilisation.

② DEF (Delayed Ettringite Formation — formation différée d'ettringite). Pathologie identifiée après les années 1980.

Ettringite primaire (Al₂O₃·3SO₃·H₂O) se forme normalement à l'hydratation du ciment, à T < 70 °C
Si la cure dépasse 70 °C (étuvage, hydratation rapide en pièces massives), l'ettringite se dissout
Quelques années plus tard, en milieu humide, elle se reforme dans des micro-fissures avec expansion volumique
→ Expansion 0,1 à 0,3 % sur 5-15 ans après mise en service

Conditions nécessaires :

① Température de cure ou d'hydratation initiale > 70 °C
② Présence de sulfates dans le ciment (SO₃ > 3 % par ex.)
③ Humidité d'usage permanente

Signature visuelle : fissures longitudinales parallèles aux armatures (l'expansion est gênée par les barres d'armature qui orientent la déformation). Très différente du RAG (map cracking). Cas réels : pont de Cluny (autoroute A6, fissures découvertes 1992), Atlanta-Hartsfield Airport runway (USA). Recommandation EC2 : limiter T < 65 °C pendant cure des massifs en béton.

③ Gel-dégel. Mécanisme physique simple : l'eau interstitielle gèle, augmente de volume de 9 %, exerce une pression sur les parois des pores. À chaque cycle, des micro-fissures s'amorcent et s'étendent.

Pour gel : T < 0 °C, et eau libre dans les pores capillaires
Cycles annuels typiques : 0 (climat méditerranéen) à 150 (haute montagne, climat continental)
Dégradation cumulée selon cycle de Powers + Helmuth

Signature visuelle : écaillage de la peau du béton, perte de matière progressive 0,5 à 5 mm/an en surface exposée. Très différente des deux autres : pas de fissure interne, mais altération de surface. Cas typiques : routes alpines, ouvrages des Vosges, ouvrages d'art Massif central, plateformes haute montagne. Le gel sévère est aggravé par les sels de déverglaçage (NaCl, CaCl₂) qui modifient la pression d'eutectique.

Solutions techniques face aux 3 pathologies :

PathologiePréventionRéparation
RAG Granulats non réactifs (test NF P18-454), Na₂O eq < 3 kg/m³, additions pouzzolaniques Imperméabilisation, injection sous pression (limite progression). Pas de réparation curative.
DEF T cure < 65 °C, ciments à faible SO₃, désaturation post-cure Idem RAG, traitement de l'humidité prioritaire
Gel-dégel Béton à entraînement d'air (4-7 % volume vides), E/C < 0,45, granulats non gélifs Ragréage local, hydrofugation, remplacement enrobage

Lien avec les autres modules. Ces trois pathologies amplifient l'effet de la corrosion des armatures (Module 2) en créant des chemins préférentiels pour le CO₂ et l'eau. Elles peuvent aussi aggraver le retrait empêché (Module 1) en modifiant le module d'élasticité du béton.