Alan Jalil — Enseignement — alan.jalil@estp.fr

Module 2 — Carbonatation du béton et corrosion des armatures

Le béton armé est auto-protecteur : la chaux libre (Ca(OH)2) qu'il contient maintient un pH ~ 13, qui passive l'acier par une fine couche d'oxydes ferreux stables. La pathologie classique du béton armé est la dépassivation : le CO2 atmosphérique diffuse lentement dans le béton et le neutralise (« carbonatation »), ramenant le pH à 9. À ce niveau, l'acier n'est plus protégé : la corrosion démarre. Le fer s'oxyde, augmente de volume d'un facteur 3-7, et fait éclater l'enrobage. C'est la pathologie #1 des ouvrages d'art en béton armé après 30-50 ans, et la cause directe de l'effondrement du pont Morandi (Gênes, 2018) et de Champlain Towers Surfside (Miami, 2021). Cette animation reconstitue la vie d'un ouvrage en béton armé sur 100 ans : phase d'amorce (carbonatation lente) + phase de propagation (corrosion accélérée).

« The clock of reinforced concrete starts ticking the moment the formwork is removed. Carbonation begins at the surface and advances slowly, but inexorably, by Fick's law of diffusion. The day it reaches the reinforcement is the day the structure starts to die. Our job is to make that day come after the design service life. » — K. Tuutti, Corrosion of Steel in Concrete (CBI Stockholm, 1982).
[A] Diagramme de vie de l'ouvrage — modèle Tuutti : amorce (carbonatation) + propagation (corrosion)
[B] Section transversale animée — front de carbonatation xc(t) progressant vers l'armature
[C] Perte de section d'armature et éclatement de l'enrobage
Modifiez les paramètres pour explorer la durée de vie résiduelle.

Théorie — modèle Tuutti et loi de Fick

Loi de progression de la carbonatation (Fick simplifié, état stationnaire) :

xc(t) = K · √t
avec :
xc = profondeur de carbonatation (mm) au bout de t années
K = coefficient de carbonatation (mm/√an) — dépend de :
  • résistance du béton (K ↓ quand fck ↑)
  • humidité relative (K maxi à RH 50-70 %, nul à RH 0 ou 100 %)
  • type de ciment (CEM III > CEM II > CEM I)
  • rapport E/C (eau/ciment)

Valeurs typiques de K (mm/√an, ordre de grandeur) :

Classe environnementfck = 25 MPafck = 35 MPafck = 50 MPa
XC1 (sec, intérieur)1,51,00,5
XC3 (humidité modérée)4,02,51,5
XC4 (cycles sec/humide)5,03,52,0
XS1 (embruns)domine chlorures, voir module spécifique

Modèle de Tuutti (1982) — vie de l'ouvrage en deux phases :

Phase 1 (AMORCE) — durée t1 = (c/K)²
  Le front de carbonatation progresse de xc = 0 à xc = c (enrobage)
  L'armature reste passivée, pas de corrosion
  Mais une partie de la durée de vie « brûle »

Phase 2 (PROPAGATION) — durée t2
  L'armature dépassivée corrode à vitesse icorr
  Perte de diamètre : Δd ≈ 0,023 · icorr · t (mm/an, icorr en µA/cm²)
  Volume d'oxydes : ~3× le volume initial de l'acier
  Pression d'éclatement de l'enrobage atteinte vers 50-200 µm de perte

Valeurs typiques de icorr :

icorr = 0,1 µA/cm²  (faible, RH < 65 %) → perte 2 µm/an
icorr = 1 µA/cm²   (modérée, RH 70-85 %) → perte 23 µm/an
icorr = 10 µA/cm² (forte, chlorures, embruns) → perte 230 µm/an

Solutions techniques de durabilité :

Augmenter l'enrobage c — effet quadratique sur t1 (t1 = (c/K)²)
Béton à haute performance — E/C bas, fck ≥ 50 MPa → K divisé par 2-3
Additions pouzzolaniques — cendres volantes, fumée de silice → matrice plus dense
Inhibiteurs de corrosion — nitrites de calcium ajoutés au béton frais
Armatures galvanisées ou inox — pour ouvrages en zone marine
Revêtements de surface — lasures hydrofuges, peintures anti-carbonatation
Maintenance préventive — détecter par phénolphtaléine, mesure de potentiel

Cas réels — pathologie majeure des ouvrages d'art :

OuvrageDate constructionDésordre constatéAction
Pont Morandi (Gênes)1967Corrosion haubans précontraints, 50 ans aprèsEffondrement 14 août 2018, 43 morts
Champlain Towers South (Miami)1981Corrosion armatures en zone salée + infiltrationsEffondrement 24 juin 2021, 98 morts
Tunnel Wallendorf-Eich (D)1968Carbonatation + cycles gel/dégelRefection complète 2010, 80 M€
Pont d'Aquitaine (Bordeaux)1967Corrosion haubansRenforcement et remplacement câbles, 1995-2003
Vaal Bridge (Afrique du Sud)1976Carbonatation rapide due CEM I + RH localeDémolition prématurée 2018

Détection in-situ — l'essai à la phénolphtaléine. Le test classique : on prélève une carotte de béton ou on casse un éclat à proximité de l'armature, et on vaporise une solution de phénolphtaléine à 1 % dans l'éthanol. Réaction :

pH > 9 (béton sain non carbonaté) → coloration rose-violet
pH < 9 (béton carbonaté) → incolore

L'inspection visuelle révèle alors la profondeur du front de carbonatation xc. Si xc > c (enrobage), l'armature est dépassivée et la corrosion a commencé.

Lien avec les autres modules. La carbonatation accélère la rupture par fatigue acier (Module 6) en affaiblissant la section. Elle interagit avec le RGA (Module 3) et la DEF qui dégradent simultanément la matrice cimentaire. C'est l'objet du Module 7 (Renforcement et réparation) que de proposer des stratégies face à un diagnostic positif.